Les Mocos

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Dans le domaine de la photographie contemporaine, les artistes plasticiens qui manipulent la réalité et égarent le spectateur sont particulièrement intéressants. La présence de Gilles Boudot s’inscrit dans la lignée de ces photographes plasticiens tels Laurent Millet, qui crée de magnifiques paysages à l’aide de vieilles plaques de contreplaqué et de cartons ; Philippe de Gobert dont les immenses vues d’ateliers d’artistes et de bâtiments célèbres ont pour point de départ de grossières maquettes ; Eric Bourret jouant des distances et des matières pour nous mystifier ; Vik Muniz qui crée des images à partir de matériaux étonnants qui vont de la confiture et la poussière jusqu’aux diamants et au caviar ; Florence Henri enfin, dont l’œuvre inséparable du Bauhaus, abusait le spectateur avec ses diaboliques jeux de miroirs. Les images que Gilles Boudot crée instaurent un jeu complexe avec le regardeur qui en admire spontanément la beauté plastique, pour rapidement réaliser que tout y est faux et qu’il s’agit en réalité d’un assemblage bricolé d’objets hétéroclites. Le miracle est qu’en dépit de la découverte du canular, les images persistent à s’imposer au spectateur par leur beauté poétique et leur paradoxale vérité.

Jérémy Liron a eu comme professeur d’arts plastiques Gilles Boudot au lycée à Toulon. Lui-même enseignant dans la même discipline, son savoir aurait pu faire de lui un artiste académique ; il n’en est rien et sa virtuosité technique s’efface toujours derrière la main du peintre. Comme plusieurs artistes de sa génération, il s’intéresse au paysage urbain, peignant des bâtiments sans qualités particulières, qui font l’essentiel de notre environnement quotidien. Au départ de l’œuvre, il y a les prises de vues qu’il réalise à la volée au cours de ses déambulations ou par la fenêtre du TGV. Son domaine d’intérêt ne saurait se réduire au béton ; la végétation, en contrepoint, est un autre de ses thèmes de prédilection. Préférentiellement d’origine méditerranéenne, les plantes sont généralement peintes à l’huile sur papier. Enfin la sculpture occupe une place croissante dans son travail à la fois en tant que pratiquant et dans sa peinture ; ainsi une remarquable série de petites peintures à l’huile sur papier prenant pour thème des sculptures d’Anthony Caro est présentée dans l’exposition.

Jean-Noël László est un artiste rare par la place qu’il occupe sur la scène de l’art. Respecté et adoubé par de grands artistes internationaux, comme Jacques Villeglé, Arthur Aeschbacher ou Jochen Gerz, il demeure marginal dans les circuits de l’art marchand. Il s’accommode de cette situation, tellement est fort son sens de l’éthique et de ce qu’il a à accomplir. Tout son travail durant plusieurs décennies a pris pour objet la lettre au double sens de signe alphabétique ou de missive. D’abord mail artiste, il a entretenu des correspondances avec des artistes du monde entier. Désormais son travail a pris une plus grande ampleur et s’articule autour des mots, des lettres, des chiffres, qu’il manipule avec jubilation et la plus exigeante rationalité. Individu secret, férocement individualiste, et mal à l’aise dans les circuits qui font les renommées, Jean-Noël László ne conçoit pourtant son travail que sous forme collaborative en établissant des dialogues permanents avec les artistes qui participent à ses projets ou les différents artisans et corps de métiers qu’il sollicite. Ses œuvres obéissent à des contraintes strictes et pourraient facilement le faire qualifier d’artiste conceptuel si ne s’y manifestaient en permanence un humour joyeux et le goût impénitent pour les jeux d’esprit. Les mouvements Dada et Fluxus, la poésie lettriste d’Isidore Isou, Joseph Beuys ou encore l’Oulipo, constituent une part du cadre mental de Jean-Noël László.

Goulven pourrait faire sienne la formule d’Henri Focillon « La main c’est l’esprit, l’esprit c’est la main ». Chez lui en effet les pliages qu’il impose aux plaques d’acier ne sont pas le résultat d’un travail mécanique qui ferait appel à des machines, mais des mouvements de torsion qu’il réalise manuellement avec toute sa sensibilité et la compréhension intime du matériau. Les lignes que dessinent ses sculptures ne s’imposent pas à notre regard par leur forme massive comme dans les pièces de Richard Serra ; elles entretiennent avec le spectateur un dialogue de l’ordre de l’intime, offrant la délicatesse et la fragilité de papiers pliés ou découpés. Elles possèdent ce gauchissement cher à Roland Barthes qui nous embarque dans le monde du rêve et de la poésie.

Au fait pourquoi « les Mocos » comme titre donné à l’exposition ?
Simplement parce que le terme de Moco ou Moko est, dans le vocabulaire maritime, le nom donné aux Toulonnais, ce qui est le cas des quatre artistes présentés dans l’exposition.

Gilles Altieri, commissaire d’exposition
In contemporary photography, artists who play with reality and mislead the viewer are particularly interesting. Gilles Boudot follows this line of plastic photographers such as Laurent Millet who creates outstanding landscapes with the help of old sheets of plywood and cardboard; Philippe de Gobert whose huge views of artists’ workshops and famous buildings are truly only views of rough models; Eric Bourret is playing with distances and materials to mystify us; Vik Muniz who creates images from the most stunning materials that go from jam and dust to diamonds and caviar; finally Florence Henri whose work is inseparable from the Bauhaus, fools the viewer with fiendish mirror illusions. Gilles Boudot creates images that are installing a complex game with the viewer who spontaneously admires their plastic beauty to quickly realise that everything is fake and is actually an assembly of various objects. The miracle is that despite the discovery of the trick, the images persist for their poetic beauty and paradoxical truth.

Jérémy Liron had Gilles Goudot as an art teacher in high school in Toulon. As a teacher of fine arts himself, his knowledge could have made him an academic artist, however his technical virtuosity always disappears behind the painter’s hand. As for many artists of his generation, he is interested by the urban landscape, painting ordinary buildings which are most of our daily environment. At the beginning of the work there are pictures he takes through the window of the high-speed train or while wandering in the city. His interests cannot be reduced to concrete; vegetation, as opposed, is another of his favourite themes. Mostly of Mediterranean origin, plants are usually painted on paper with oil. Finally, the sculpture occupies an increasing place in his work, first as a maker and in his painting; thus, is presented in the exhibition a remarkable series of small oil painting on paper taking Anthony Caro’s sculptures for subject.

Jean-Noël László is rare for the place he occupies on the art scene. Respected by international artists such as Jacques Villeglé, Arthur Aeschbacher or Jochen Gerz, he remains aloof from the art market. He adapts to this situation with his strong ethical code, knowing what he has to accomplish. All is work for decades has taken for subject the letter both as alphabetic sign and as mail. As a mail artist he has maintained correspondence with artists from all over the world. Now is work has taken a wide extent to words, letters, numbers, that he handles with jubilation and great rationality. Jean-Noël László, a very secret person, an intense individualist, and uncomfortable with famous spheres, nevertheless conceives his work in a collaborative form by establishing permanent dialogues both with artists who participate in his projects and with different craftsmen. His works obey strict constraints and could qualify him as a conceptual artist if it wasn’t for his permanent joyful humour and his taste for mind games. Movements of Dada and Fluxus, the poetic Lettrism of Isidore Isou, Joseph Beuys and the Oulipo form the mental structure of Jean-Noël László.

Goulven could embrace Henri Focillon’s formula: “The hand is the spirit, the spirit is the hand”. For him indeed the folding he dictates on the steel sheet are not the result of a mechanical work made by bending machines, but movements of torsion, twists he realises manually with all his sensibility and his intimate understanding of the material. The lines drawn by his sculptures are not revealed to us for their massive presence, like are Richard Serra’s pieces; they continue an intimate dialogue with the viewer, offering the delicacy and fragility of cut and folded papers. They own this distortion that Roland Barthes cherished that take us in the world of dream and poetry.

By the way, why the title “Les Mocos” for the exhibition?

Simply because the term Moco or Moko is, in the maritime vocabulary, the name given to the Toulonnais, as for the four artists presented in the exhibition.

Gilles Altieri, curator