Résonances / Paz Corona, Corinne Mercadier, Caroline Vicquenault

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Paz Corona

"Dans le cadre de l’exposition sur le thème du Visage qui s’efface qui s’était tenue à Toulon à l’Hôtel des Arts en 2008, Itzhak Goldberg, qui en avait assuré le commissariat a mis en évidence l’extraordinaire résistance du visage à toutes les agressions que les artistes et les mouvements d’avant-garde lui font subir depuis un siècle. Soit par déconstructions, déformations, lacérations, masquages, soit par des recouvrements de peinture pour assurer son anonymat.
A l’inverse un résultat similaire a été obtenu par les artistes du Pop Art et les hyperréalistes, par excès de fidélité et de précision chirurgicale, aboutissant à une dématérialisation du visage, devenu paradoxalement inexistant.
Paz Corona, née en 1968 à Santiago du Chili, se tient résolument à l’écart de ces courants.
Elle affronte sans détour les corps et les visages pour en capter leur singularité et leur humanité, tout en donnant à l’acte de peindre et la vigueur du geste un rôle majeur. Dans cette recherche pour capter la vérité inatteignable du visage on retrouve en écho le combat halluciné d’Alberto Giacometti. Ce dernier déjà laissait souvent une partie de la toile vide comme le fait aujourd’hui Paz Corona. Chez elle le rôle dévolu au vide et à l’inachevé correspond à la volonté d’ouvrir le tableau sur l’infini, de ne pas l’enfermer dans l’espace imposé du format.
Sa peinture s’accompagne toujours d’un propos, d’une intention. Contrairement à l’air du temps qui tendrait à nier les différences entre sexes, Paz Corona entend faire émerger la spécificité des pensées intimes de ses personnages féminins ; une position militante renforcée peut-être par son métier de psychanalyste."
Paz Corona est représentée par la Galerie Les filles du Calvaires, Paris
Gilles Altieri, commissaire d'exposition, 2019

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« Corinne Mercadier : La construction et le hasard

Corinne Mercadier aurait pu être la victime collatérale de la fin du Polaroid en 2008, car celui-ci donnait à ses photographies ce caractère légèrement voilé -encore amplifié par les agrandissements- source de leur mystérieuse et rêveuse poésie.
Passant outre cette perte, l’artiste a rapidement opté pour la photographie numérique dont elle a suffisamment maîtrisé l’outil pour l’adapter à son univers et à sa poétique, le passage d’une technique à l’autre s’est ainsi opéré avec une étonnante fluidité et sans hiatus particulier.

Le numérique lui a par contre offert ses immenses possibilités pour réaliser ses visions. Grâce à Photoshop notamment, l’écran de l’ordinateur se substitue à la traditionnelle chambre noire du photographe pour donner la forme définitive à l’œuvre, par un travail sur les contrastes les ombres et la lumière.
Mais préalablement, telle que sa pratique personnelle l’exige, Corinne Mercadier doit concevoir et mettre minutieusement au point la scène destinée à être photographiée. Dans cette phase où son imagination se donne libre cours, elle couvre des carnets de notes, de citations, d’images qu’elles a prélevées, mais aussi de dessins et de peintures qu’elle réalise et qui occupent une place essentielle dans cette élaboration.

Une fois l’image construite l’artiste se transporte sur le lieu choisi pour mettre en place le dispositif scénique imaginé et effectuer la prise de vue.
Dans la plupart des séries de Corinne Mercadier on voit, comme en surimpression, des objets flotter mystérieusement dans l’espace de la photographie. Ceux-ci sont en réalité lancés par des assistants situés hors champ et saisis par l’objectif lors de la prise de vue. Une place est ainsi accordée au hasard, car le mouvement de ces objets et leur course aléatoire ne peuvent être maîtrisés à l’instant où l’artiste appuie sur le déclencheur.
L’intrusion dans l’espace pictural de ces formes étrangères bouscule paradoxalement la géométrie rigoureuse et apollinienne du dispositif scénique patiemment et longuement mis au point, un peu à la façon de Francis Bacon jetant par une soudaine impulsion une masse de peinture sur une toile pratiquement terminée au risque de la détruire.

C’est ce jeu entre la perfection et l’accident, la construction et le hasard volontairement provoqués qui sont au cœur du travail de l'artiste pour qui, inventer et se faire surprendre en créant ses propres épiphanies sont les moteurs de sa pratique artistique. Une attitude apparemment modeste et sans pathos métaphysique déjà évoquée par le peintre américain Barnett Newman. En réponse à une revue qui l’interrogeait sur son art, il s’était contenté de ce seul commentaire : « Un artiste peint pour avoir quelque chose à regarder […] ».
Le ciel, la terre, le vent, le vertical et l’horizontal, la construction et le hasard sont les éléments principaux sur lesquels repose le théâtre intime de Corinne Mercadier. Les fascinantes visions qui s’en dégagent ne cessent de nous émerveiller. »
Corinne Mercadier est représentée par la Galerie Les filles du Calvaires, Paris
Gilles Altieri, commissaire d'exposition, 2019

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Caroline VICQUENAULT

"Qu’elle dresse le portrait d’êtres humains ou d’animaux, Caroline Vicquenault porte à ses modèles le même regard fraternel et la même empathie, au point qu’il est difficile de ne pas employer le terme de visage dans le cas des seconds.

Dans sa manière de traiter ses sujets l’artiste n’use pas de procédé systématique, et passe avec la même aisance d’une approche relativement classique avec une peinture passée en aplats, et des formes aux découpes franches, à une touche sensible et libre qui met en évidence la main de l’artiste au travail, avec ses hésitations, ses repentirs visibles, qui peut aller jusqu’à une violence gestuelle extrême, comme on peut le voir dans les pièces où Caroline Vicquenault masque et enfouit des visages sous une nappe de peinture impétueusement jetée ; néanmoins on a le sentiment que dans tout les cas la main du peintre reste sous son contrôle et ne déborde pas son intention, si bien que même ses pièces les plus véhémentes présentent un aspect « fini » assez fréquent chez nombre d’artistes figuratifs d'aujourd’hui, sans qu’il paraisse nécessaire pour ces peintres de passer par l’étape désespérée du chaos et de la catastrophe à propos de laquelle Picasso disait que tant qu’on n’a pas raté le tableau, le tableau est raté.

Mais l’impressionnante maîtrise technique de Caroline Vicquenault n’est pas une finalité en soi qui l’installerait dans un confort convenu ; elle s’accompagne en réalité d’un questionnement permanent du peintre sur la spécificité de la peinture, sa corporalité et son langage, sur les relations que ce médium noue avec le regardeur et son propre regard.
Cette recherche fait l‘objet d’expérimentations et de nouveaux apprentissages, aussi bien comme on l’ a vu, dans la manière de peindre de Caroline Vicquenault, que par les thématiques qu’elle aborde, dont certaines compositions complexes rassemblent des éléments apparemment hétérogènes pour offrir de mystérieuses visions dont le sens nous échappe.

Il ne fait aucun doute que les années à venir se révéleront passionnantes pour le travail de Caroline Vicquenault."
Gilles Altieri, commissaire d'exposition, 2019


Paz Corona

"Itzhak Goldberg, who commissioned the 2008 exhibition “Visages qui s’effacent” (The fading Face) at Toulon’s Hotel des Arts, had highlighted the extraordinary resistance of the face to all the attacks perpetrated for a century by different artists and avant-garde movements. Either by the acts of deconstruction, deformation, laceration, masking, or covering with paint in order to remain anonymous.

On the other side, Pop Art artists and hyper-realists ended up with a similar result, because of an excess of fidelity and surgical precision, leading to a dematerialization of the face, which has become paradoxically non-existent.

Paz Corona, born in 1968 in Santiago de Chile, stands resolutely away from these artistic movements.

She directly confronts bodies and faces to capture their singularity and humanity, while giving a major role to the act of painting and to the strength of the gesture. In this search to capture the unattainable truth that lies in a face, she echoes Alberto Giacometti’s hallucinated fight. Like Paz Corona today, the Swiss artist often left part of his canvas empty. For Paz Corona, the importance she ascribes to emptiness and to the incomplete in her work matches with her desire to open her painting to infinity, to release her work from the imposed space of the format.

Her painting always shows a purpose, an intention. Contrary to the spirit of times that tends to deny the differences between sexes, Paz Corona intends to bring out the specificity of her female characters’ intimate thoughts ; a militant position that may be explained by her job as a psychoanalyst."
Gilles Altieri, curator, 2019

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“Corinne Mercadier : Construction and Coincidence

Corinne Mercadier could have been the collateral victim of Polaroid's end in 2008, for this one gave its photographs the slightly obscured aspect, further accentuated by enlargements, at the origin of their mysterious and dreamy poetry.
Despite this loss, the artist quickly opted for digital photography and adequately mastered its tool to adapt it to her poetic universe, thus the passage from one technique to another was remarkably fluid without any particular rifts.
However, digital photography offered her its huge potential to achieve her visions.
Notably, thanks to Photoshop the computer's screen supersedes the photographer's traditional darkroom to give the piece its final form through the work on contrasts, shades and lights.
But previously, as required by her personal practice, Corinne Mercadier has to design and adjust meticulously the scene meant to be photographed.
During this phase, when imagination is given free rein, she covers notebooks with quotes, images she picked up and also drawings and paintings she creates and which occupy an essential place in this production.

Once the image is built the artist moves to the chosen place to set up the imagined scenic dispositive and take the picture.

In most of Corinne Mercadier's series, we can see, as superimposed, objects mysteriously flying within the photograph's space. These are in fact thrown by assistants off-camera and captured by the lens during the shooting.

Thus, things are left to chance, for the random motion of these objects cannot be controlled at the very moment when the artist presses the shutter button.
The intrusion of these foreign objects into the pictorial space paradoxically shakes the rigorous and Apollonian geometry of the scenic dispositive patiently and at length developed in the same manner than Francis Bacon who threw with a sudden impulse gobs of paint on an almost complete canvas running the risk of destroying it.

It is this play between perfection and accident, the construction and the coincidence voluntarily provoked which are central to the work of the plastic artist for whom, inventing and being surprised in creating her own epiphanies are the driving force of her artistic practice.

An apparently modest attitude without metaphysical pathos which has already been evoked by the American painter Barnett Newman.
In response to a review which questioned him about his art he contented himself with this only comment 'an artist paints to have something to look at'. The sky, the earth, the wind, the vertical, the horizontal, the construction and the coincidence are the main elements on which Corinne Mercadier's intimate theatre is based.

These emanating fascinating visions never stop filling us with wonder.”
Gilles Altieri, curator, 2019

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Caroline Vicquenault

"Whether she portrays human beings or animals, Caroline Vicquenault treats her models with the same fraternal look and the same empathy. So that it is difficult not to employ the term 'face' in the case of the second ones.
In her way to deal with her subjects, the artist does not use any systematic process and with the same ease goes from a relatively classical approach with flat tints and sharp cut shapes to a free and sensitive touch highlighting the artist's hand at work, with its hesitations, its visible remorses, which can reach an extreme gestural violence as we can see in the pieces where Caroline Vicquenault masks and buries faces under paint layers impetuously dropped.

Nonetheless, we have the feeling that in every case the painter's hand remains under control and does not betray her intention, and even the most vehement pieces present a certain finished appearance quite frequent in many figurative artists' works nowadays, without appearing necessary for these painters to go through the desperate step of chaos and catastrophe. The impressive technical mastery of Caroline Vicquenault is not an end in itself which would install her in a conventional comfort. In reality, it goes along with a constant questioning about the painting's specificity, its physicality and language, about the relationships these medium build between the viewer and her own look.
This research is the subject of experiments and new learnings as well as in her way of painting as by the approached topics whose some complex compositions gather apparently assorted elements to offer mysterious visions whose the full significance escapes us.

There is no doubt that the coming years will prove fascinating for the work of Caroline Vicquenault."
Gilles Altieri, curator, 2019